Avertir le modérateur

13/09/2012

Tristan Garcia, auteur d’un essai sur «Six Feet Under»: «Le risque, c’est que l’histoire des séries perde sa mémoire»

six feet under,tristan garcia,essai,alan ball,alan poul

 
Créée en 2001 par Alan Ball, «Six Feet Under» a plus de dix ans. Mais l’empreinte que laisse la famille Fisher, propriétaire d’une société de pompes funèbres sur ceux qui ont vu la série ne disparaît pas avec les années. Ecrivain et philosophe français (La meilleure part des hommes), Tristan Garcia s’est intéressé au monument d’HBO dans Six Feet Under : nos vies sans destin, paru chez PUF le 5 septembre au sein de la nouvelle collection de l’éditeur universitaire dédiée aux séries. Alternant portraits des personnages, analyse des épisodes les plus marquants et étude des grands thèmes explorés, le romancier livre une analyse captivante sur la série qui aura réussi, mieux qu’aucune autre sans doute, à raconter «nos vies sans destin». 
 
Pourquoi «Six Feet Under»? Quitte à écrire sur les premières séries mythiques d’HBO, vous auriez pu choisir «The Soprano» ou «The Wire»…  
 
«Six Feet Under» c’était vraiment «ma» série, et je me sentais marginal, c’est aussi pour ça que j’ai écrit ce livre. L’héritage des «Soprano» et de «The Wire» est beaucoup plus présent, il y a surtout une grande célébration de «The Wire». C’est moins le cas pour «Six Feet Under». Plus de gens ne sont pas arrivés à la voir jusqu’au bout… Donc c’était aussi pour qu’on s’en souvienne. 

Vous écrivez: «Si on se demande un jour à quoi ressemblait la vie ordinaire des gens conscients au début du XXIe siècle, on pourra dire : voici, et montrer les cinq saisons de cette série». Vous allez jusqu’à la comparer aux Frères Karamazov et aux autres grands romans de la fin du XIXe siècle… Pourquoi? 
 
«Six Feet» n'est pas un tableau en coupe de la société comme l'est «The Wire», avec la volonté de montrer toutes les classes sociales. Ici, on se centre sur une classe moyenne, plutôt profil bas, qui essaie de mener une vie ordinaire, et c’est ça que je trouve très beau: tout le propos est de montrer comment un groupe de personnages essaient de devenir des individus. Et alors que la série est très sombre, ils y arrivent, à part Nate. La grande réussite de «Six Feet Under», c'est d'avoir fait de l’ordinaire quelque chose qui n’est pas du tout ennuyeux. Et parallèlement, de ne pas en avoir fait une leçon de morale ou un manifeste de coaching personnel. C'est une série d'un très grand raffinement psychologique, c’est pour ça que je la compare aux grands romans de Proust ou de Dostoïevski. 
 
Dans votre bibliographie, on trouve les «Essais» de Montaigne, la Bible, «Les Corrections» de Jonathan Franzen… Vous n’avez pas l’impression de surinterpréter les intentions des auteurs? 
 
Alan Ball cite lui-même Montaigne, Jonathan Franzen évoque «Six Feet Under» et la Bible, c’est pour la religiosité très présente…  Mais l’enjeu d’écrire sur les séries, c’est de sortir de la critique de séries ou du résumé factuel. Alors surinterpréter, c’est nécessaire. Il y a eu cette surinterprétation dans la critique de cinéma et de littérature. Je suis parti des interviews que je connais d’Alan Ball et d’Alan Poul, ou de Kate Robin. Ce sont des intellectuels libéraux, souvent bouddhistes, féministes, végétariens, extrêmement cultivés, beaucoup viennent du circuit du théâtre d’avant-garde, ils se sont essayé au cinéma et ont un peu échoué... Et «Six Feet» est blindé de références, qu'elles soient photographiques avec Jeff Wall ou Gregory Crewdson, ou cinéphiles: on retrouve un peu Bergman, avec par exemple Les Fraises sauvages. C'est d'ailleurs pour ça qu'on a reproché à l'époque à «Six Feet» d'être trop consciente, trop intellectuelle. 
 
Est-ce que ça a un sens de sortir un livre sur une série qui a 10 ans…? 
 
Je pense oui, pour deux raisons. D'abord parce que c'est une série qui tient bien le passage du temps. C'est l'une des rares qu’on peut revoir en entier, alors que je souhaite par exemple bon courage à ceux qui reverraient les six saisons de Lost, pour une raison qu’ils comprendront. Et puis il y a une vraie fin, contrairement à «Desperate Housewives» par exemple. Ensuite vient une question essentielle: comment on va entretenir la mémoire des séries qu’on a aimé? C’est évident qu’on n’aura pas le temps de toutes les revoir, elles sont trop longues et il y en a sans cesse des nouvelles. Je pense qu'il y a un vrai rôle de l’écriture pour ne pas les oublier, pour que l’histoire des séries ne perde pas sa mémoire. 
 
Vous prenez le temps de consacrer un portrait à chaque personnage. Pourquoi? Et quel est pour vous le personnage le plus fort de la série? 
 
Ce que je trouve très intéressant dans «Six Feet Under», c’est que c'est un film choral extrêmement abouti. Ils sont arrivés à traiter également tous les individus dans leur recherche de singularité, et ça c'est très difficile à faire. Beaucoup de séries des années 2000 ont ensuite tendu vers le choral. Dans «Six Feet», le meilleur exemple c'est Rico, qui est un peu caricatural dans la saison 1 et prend toute sa dimension ensuite. Et s'il fallait choisir un personnage, ce serait Brenda. Elle irrite tellement le spectateur dans la saison 2 qu'on a presque envie de la voir quitter la série, et ils arrivent à la sauver ensuite, c'est vraiment fort. Sinon, le personnage de la mère, qui est peut-être le plus abouti de la télévision... 
 
Vous parlez de l’impact qu’a eu «Six Feet Under» sur des séries comme «Mad Men» ou «Breaking Bad»… 
 
Je suis persuadé que «Mad Men» n'aurait pas existé sans «Six Feet». D’un certain point de vue, «Mad Men» est une sorte de «Six Feet» qui force le trait, d’abord en accordant une place encore plus grande à l’esthétique (le soin apporté à la photo dans «Six Feet» avait à l’époque beaucoup surpris). Et puis le rythme lent, les ellipses narratives, le fait de fonctionner plutôt par ronde de personnage que par arcs narratifs, en passant très lentement d'un personnage à un autre, tout ça se retrouve dans «Mad Men». Sauf qu'à mon sens, mais c’est très personnel, «Mad Men» prend moins de risques car il y a le décorum du passé. «Six Feet» prenait le risque de la mort! Et c'est sûr qu'il est plus facile de vendre Joan Holloway que Ruth Fisher…  Et puis il y a des choses semblables aussi dans «Breaking Bad». De manière générale, je pense que toute série aujourd’hui qui aborde l’intime tient à quelque chose de «Six Feet Under», qui a creusé au plus loin dans l’intimité. Sans jamais être impudique ni vulgaire. 
 
> Alors, «Six Feet», meilleure série de tous les temps? On vous écoute dans les commentaires. 
 
Propos recueillis par Annabelle Laurent 
 

Commentaires

La meilleure, sans aucun doute !

Écrit par : Jojo Lapin | 14/09/2012

Je partage l'avis de Jojo lapin, Six Feet Under est une des meilleures séries des années 2000 (pas la meilleure pour moi car elle rentre en concurrence avec d'autres séries exceptionnelles : Battlestar Galactica, Oz, The Shield entre autre) où de nombreux thèmes de la société moderne sont abordés sans tabous (Merci HBO, ça change des autres séries TV édulcorées made in USA).
Et surtout, quel final exceptionnel, effusion d'émotions en tout genre !!!
Ca change de Lost...

Écrit par : falken | 14/09/2012

LA seule série que je suis capable de regarder et de montrer, encore et encore. J'ai regardé plein de séries extraordinaire, Six Feet les bat toutes. Ex aequo avec Doctor Who (qui pour le coup, est sans doute son complet opposé!). Je cours m'acheter cet essai!

Écrit par : Marino | 18/09/2012

Pour moi, la meilleure série de tous les temps, je vais m'empresser d'acheter cet ouvrage. Même s'il est parfois long de revoir une série en entier, six feet under fait partie de celles que j'ai déjà vu plus de trois fois en entier. Et je ne compte plus depuis longtemps le nombre de fois où j'ai visonné le tout dernier épisode. Sur écran géant aussi, vidéoprojeté. Comme un film. Merci de redonner à cette série la place toute particulière qu'elle occupera toujours.

Écrit par : Fabien MORISSET | 27/09/2012

Merci pour cette article

Écrit par : vetement indien | 27/09/2014

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu